Petit précis de séduction

Publié le par Ashtray-girl

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TWILIGHT

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La Chronique qui a du mordant

pour

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"Vous vous doutez bien que même le TDC, dans son grand standing, ne pouvait se permettre de passer à côté du phénomène de l’année. Et quand je dis phénomène, je pèse le mot. Car, qu’on soit pro ou anti, Twilight a réussi, par exemple, le tour de force plutôt remarquable de coiffer au poteau LE blockbuster qui aurait normalement dû (continuer à) susciter l’engouement, j’ai nommé Harry Potter, l’apprenti sorcier finalement vaincu par une poignée de pâles vampires accros au gloss et de loups-garous ébouriffés dopés aux stéroïdes. Twilight a bel et bien créé l’événement cette année, à tous points de vue. Impossible de passer à côté, tant les médias se sont pris au jeu de cette fièvre incontrôlable – et a priori incompréhensible – entourant la saga, qu’ils relayent à l’envi. Twilight ennivre, agace, tente, désarçonne, passionne, décontenance, fascine, c’est selon, exacerbant les émotions les plus diverses, affolant les compteurs hormonaux, et charriant dans son sillage une vague vampiro-maniaque sans précédent. L’engouement pour la saga prend des proportions telles qu’il serait idiot, qu’on soit pro ou anti donc, de ne pas ne serait-ce que se poser la question du pourquoi ? Quel est donc le divin secret ayant permis la transformation d’un petit succès de chick-lit (littérature pour minettes) en rouleau compresseur mondial ?

Parce que votre humble servante se trouve être elle-même une accro à la saga tout en s’avérant particulièrement critique à son égard (ce qui semble a priori plutôt incompatible), et que je parle de ce que je veux dans cette rubrique, d’abord, je m’en vais vous décrypter fissa LE raz-de-marée annuel, tout en m’appliquant à tordre le cou à deux/trois préjugés qui ne sont pas/plus d’actualité, et qui rendent le phénomène d’autant plus effarant. Ne résistez pas à la Tentation, et lisez ce qui suit. En ce qui concerne la Fascination, vous me direz à la fin…


Twilight
 

Vampire, fais-moi peur

 

La fascination inhérente aux buveurs de sang ne date pas d’hier. On doit à ce cher Bram Stocker d’avoir popularisé – que dis-je ? Glamourisé, oui ! – le mythe des saigneurs de la nuit avec son indétrônable Dracula, qui revêtait déjà, malgré des mœurs discutables, des atours fort attrayants. C’est ainsi, d’une antique croyance morbide, on a tiré un symbole fort, façonné d’un peu de sang, d’un brin de sexe et d’un soupçon de perversion. Les vampires, c’est un pendant de Satan parmi les vivants, sorte de saints patrons du péché dont la fréquentation est susceptible de vous envoyer illico servir les Enfers, sinon ad patres. A la base, ils sont plutôt censés nous coller les miquettes, mais voilà, paraît-il que la peur a des effets aphrodisiaques. Du coup, au lieu de les redouter totalement, on a pris notre parti d’en être fascinés. La mort, traduite par une vie éternelle ici, est assimilée alors à une existence oisive faite de jouissances perpétuelles pour tromper l’ennui. Et ce n’est pas Lestat qui Entretien avec un vampiredira le contraire, tout environné de lambeaux baroques au faste attrayant. Les buveurs de sang sont cultivés à outrance, beaux comme des statues grecques (sauf chez Buffy), environnés de belles plantes, n’ont généralement pas de soucis pécuniers… En définitive, la vie de vampire, c’est carrément la classe, et ça, les auteurs l’on bien compris, Anne Rice en tête. Les vampires sont devenus fashion, donc vendeurs. Et si c’est bankable, c’est pour Hollywood. Entretien avec un vampire, Underworld, Van Helsing, Dracula (1, 2, 3… 2001), Le bal des vampires, Nosferatu, et plus récemment Thirst, les films mettant en scène les (plus ou moins) séduisants suceurs de sang se comptent par poignées. La vampire-mania n’est donc pas née de la dernière pluie. Mais alors, qu’est-ce que Twilight a de plus que les autres ? (Celui ou celle qui me répond "Pattinson" va s’en manger une… encore que.)

 

Twilight, chronique d’un succès "littéraire"

 

Okay, accoler les mots littérature et Twilight, c’est dur. Ça fait même mal. Je sais. En même temps, il faut prendre ça au sens générique du terme (avec recul, donc), parce qu’objectivement, non, Twilight n’est aucunement un succès littéraire. Pour les avoir lu intégralement en V.O., je peux attester du style discutable de Stephenie Meyer. La dame a de la suite dans les idées, indéniablement, et un don pour retranscrire les émotions avec justesse et efficacité, c’est certain. Question vocabulaire, c’est très moyen, rayon action, on frôle le zéro, et du point de vue gestion du suspens, c’est une catastrophe. Pas de quoi casser trois pattes à un canard.

Mais alors, elle est où la réussite, là-dedans ? J’y viens mes agneaux, j’y viens…

Edward CullenComme dans beaucoup d’histoires au succès plus ou moins légitime, la quintessence de l’engouement pour l’œuvre en question tient à un détail infime à l’importance néanmoins cruciale : une icône. Qu’aurait été le Dracula de Stocker sans le comte ? Une telle considération peut sembler stupide, mais pas moins pertinente. Imaginez la même histoire avec un cannibale en guise de vampire, façon Hannibal Lecter par exemple. De suite, ça change la donne, vous en conviendrez. Qu’aurait été McBeth sans Lady McBeth, ou Orgueil et Préjugés sans Darcy ? Ôtez ces personnages, et ces deux œuvres phares perdront toute leur saveur.

Stephenie Meyer, elle, elle a créé Edward.

Ce simple prénom, aujourd’hui, déchaîne des concerts de cris hystériques, déclenche des débats enflammés, provoque soupirs rêveurs et tremblements. Et rien d’étonnant à cela lorsque l’on est entré dans le saint des saints (qu’on a lu les bouquins quoi). Le Edward de Meyer est à la littérature ce que sont George Clooney ou Brad Pitt au cinéma… En mieux. Vous voyez le topo ?

Le gamin, ténébreux mais pas gothique, introspectif mais pas suicidaire (enfin, pas au début), cultivé mais pas rasoir, maniéré mais pas de la jaquette, beau comme une statue de Canova mais pas sûr de son charme, pété de tunes maisEdward Cullen pas ostentatoire, est clairement l’archétype de ce dont rêvent la plupart des filles. Un mec attentionné, patient mais ardent, prévenant et jaloux juste ce qu’il faut, compliqué mais pas prise de tête, qui dialogue, émoustille, souffle le chaud et le froid… Tout un programme. Pour corser le tout, le prince Edward est un vampire, mais un vampire dans l’air du temps : végétarien. C’est beau le progrès…

Meyer a actualisé l’image du prince charmant, en le transposant à nos jours… et en le vampirisant (bah oui, le prince charmant n’existe pas, vous savez bien). Et c’est foutrement réussi ! (j’atteste sur l’honneur que ceci est affirmé en toute objectivité, d’autant que la bête est difficile à contenter) Et en érigeant son prince charmant, qui n’a rien à voir avec celui de Disney, Meyer a également réécrit les codes de séduction telle qu’elle les envisage : à la mormonne.

 

Petit précis de séduction à l’usage des néos-amoureux

 

Vu d’ici, le mormon a du bon. Il est prétexte à la réinvention – ou réhabilitation – d’un code de séduction en pleine mutation. Parce que, qu’on le veuille ou non, le code a (encore) changé.

On a eu droit à une longue et chaotique libération sexuelle qui nous a mené, en bout de parcours, indéniablement, à une overdose de sexe. On en parle, on le voit, on le chante, on l’écrit, on en disserte à l’excès, comme s’il était le meilleur reflet d’une époque ludique à souhait, affranchie des carcans passés et tournée vers le soi, les plaisirs immédiats et l’instantanné, en toute chose (fast pass, fast food, speed dating, etc…). Mais, comme chacun sait, l’époque en question et tous les accessoires fournis avec se cassent méchamment la gueule, sombrent, se fissurent, s’étiolent peu à peu. Consciemment ou non, on sature, le ras-le-bol émerge. Quoi de plus normal, alors, que de voir ressurgir de vieux modèles, un rien dépoussiérés, remettant au goût du jour des pratiques tombées en désuétude ?


Twilight
Ce que Twilight réactualise, c’est un mécanisme entier de séduction, lent, laborieux, mais au charme confondant. Celui d’une cour assidue précédant à ce qui aujourd’hui a perdu beaucoup de son sens : les plaisirs de la chair. Et une cour assidue ne saurait aller autrement que de paire avec un amour chaste. Là, clairement, on nage dans le mormon à fond. Mais ce qui, à la base, n’est qu’une donnée culturelle de l’auteure, et qui se ressent fortement dans ses romans, a fait émerger quelque chose de plus fort, que l’on aurait pas forcément déceler sans cela : un engouement incroyable pour cette retenue, ce non passage à l’acte immédiat (parce que passage il y aura, n’en doutez pas une seconde), cette considération réfléchie du sexe, et de ce qu’il signifie dans une romance digne de ce nom. Alors oui, ça peinera sans doute à en émouvoir certains, mais c’est une donnée à prendre en compte désormais. Au-delà des deux archétypes Twilightmasculins qu’a érigé Stephenie Meyer (y’a aussi le meilleur ami body-buildé, qui lui aussi fait dans le langoureux), ce qui provoque ces tremblements de plaisirs chez les foules de femelles en quête de mâles conciliants, c’est bel et bien les élans passionnés sans cesse réprimés, dans les livres ou à l’écran, dont l’aboutissement est promis, mais pas encore donné. Peut-être parce que nombre d’entre elles sont conscientes que, contrairement à ce que nombre de films véhiculent, on ne tombe pas amoureux simplement en se lançant une œillade, et qu’on se retrouve encore moins au lit en allant se payer un café (ou alors on est vachement doués). Peut-être parce que nombre d’entre elles regrettent de ne pas bénéficier des mêmes marques d’attention que cette cruche de Bella, la fille la plus detestée du monde à ce jour, devant Paris Hilton. Ou peut-être, tout simplement, parce qu’elles savent, ces filles, ces femmes, que les choses de l’amour prennent du temps, et que tout vient à point à qui sait attendre.

En clair, Twilight, c’est le retour du sentiment sur le sexe, du durable sur l’éphémère, de l’amour sur tout le reste. Et le phénomène ne touche pas que les filles, ni que les ados. La moyenne d’âge des spectateurs se situe entre 13 et… 40 ans. Quant à la fréquentation en salles, aux trois séances auxquelles j’ai pu assister, plus d’un tiers des spectateurs appartenaient au genre masculin, et ne venaient pas nécéssairement accompagnés d’une fille… Comme quoi.

 

Bref, il faudra attendre encore un tome, soit un film, avant que les hostilités amoureuses parviennent jusqu’à un matelas digne de ce nom.

D’aucuns trouveront que c’est faire des manières pour pas grand chose, et ceux-là ne sont plus dotés d’une once de romantisme en poche.

Les autres diront qu’il s’agit là de faire durer le plaisir. Et ceux-là ont tout compris. "


 

Publié dans Ashtray's chronicles

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